L’abandon des régions

Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement libéral de Philippe Couillard aura fait reculer le « projet régional » comme aucun autre gouvernement auparavant. Fondamentalement, parce qu’il ne croit pas au rôle et à la contribution des régions, en dehors des agglomérations de Montréal et de Québec, pour l’épanouissement et la prospérité du Québec tout entier. Montréal la métropole et Québec la capitale sont retenues et objets de toutes les attentions comme les locomotives exclusives de l’essor du Québec. Il n’y a pas de troisième locomotive selon la théorie qui inspire les décisions de ce gouvernement.

La loi 122 a floué les municipalités locales et les MRC dans leurs ambitions autonomistes et, par voie de conséquence, les régions qu’elles composent. Les pouvoirs particuliers qui ont été concédés à Montréal la métropole, et à Québec la capitale, illustrent le choix du gouvernement de favoriser l’essor de ces deux grands centres urbains au détriment des petites villes et des villages en régions[1]. La fracture s’institutionnalise entre centre et périphérie.

Outre les ressources et le potentiel énergétique qu’on y exploite, les régions intermédiaires et périphériques appartiennent à une époque révolue, peu ou pas arrimées à la société moderne et urbaine; des espaces où la présence de communautés et l’offre de services publics sont devenues des problèmes et un fardeau logistique et financier pour la collectivité québécoise.

Héritières d’une occupation historique, accablées pour plusieurs d’entre elles d’une déshérence démographique, économique et sociale après avoir été longtemps négligées et dont il faut minimalement s’occuper, les régions et leurs espaces ruraux sont perçus comme des boulets plus que comme des ressources et des chances à saisir.

Le gouvernement Couillard, qui gère les territoires habités selon des méthodes comptables, est obnubilé par les concepts de performance, de rendements et de bilans positifs. Sans que ceux-ci ne soient traités avec désinvolture, la gestion d’une société fait appel à une philosophie, à des principes et à des règles qui ne sont pas ceux de l’entreprise privée. Il y a des dimensions sociales, culturelles, économiques et géographiques à prendre en compte qui font la grandeur des politiques, législations et réglementations d’un bon gouvernement.

Or, le gouvernement Couillard témoigne d’un déficit affligeant de culture et d’expertise en matière d’aménagement et de développement du territoire dans la perspective d’une dynamique actuelle et future propice à une occupation, une vitalité et une pérennité de tous les territoires au service de l’épanouissement de la société québécoise, en régions intermédiaires et périphériques comme en régions centrales. Culture et expertise appropriées permettraient de mieux saisir la mission de gouvernance d’un territoire et de sa population dans un temps historique donné, et de comprendre que l’aménagement du territoire est un outil à mettre au service d’un projet de société qui poursuit des objectifs d’égalité, d’équité, de justice sociale, de qualité de vie, de prospérité et de durabilité.

Poursuivant l’objectif du retour à l’équilibre budgétaire pour l’année 2015-2016 à travers une sévère politique d’austérité, le gouvernement Couillard a procédé à l’abolition brutale, à l’automne 2014, des Conférences régionales des élus (CRÉ), des Centres locaux de développement (CLD), de la Politique nationale de la ruralité (considérée comme une des plus achevées selon l’OCDE à la suite d’un examen de plusieurs politiques rurales, notamment européennes, en 2005), de la Coalition Solidarité rurale, du Programme de soutien aux municipalités dévitalisées et la mise en hibernation de la Politique pour assurer l’occupation et la vitalité des territoires ainsi que la loi du même nom, etc.

Ces abolitions, conjuguées à des coupures budgétaires dans divers programmes à incidences territoriales, ont privé les régions et les communautés locales d’outils adaptés qui avaient fait leurs preuves tout en étant fort appréciés des élus locaux et autres acteurs de terrain. Si certains ajustements s’avéraient nécessaires pour une plus grande efficacité de ces structures, politiques et programmes, et j’en conviens, était-il nécessaire de « jeter le bébé avec l’eau du bain » ? Encore fallait-il croire en l’avenir des régions et aux aptitudes des partenaires territoriaux pour des efforts concertés et décentralisés.

Objet de vives critiques et de la colère des régions, le ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du Territoire (MAMOT) crée en 2015 le Fonds de développement des territoires (FDT) pour soutenir les initiatives de développement local des MRC. Pour sa première année d’application, en 2016, le FDT a été doté d’une enveloppe de 100 M$. Pour la période 2017 à 2019, une enveloppe totale de 320M$ est prévue. Par ailleurs, pour compenser la perte des crédits entraînée par l’abolition des CRÉ, le ministère met sur pied le Fonds d’appui au rayonnement des régions (FARR), mis en œuvre à compter de 2017-2018 pour une période de 10 ans.

Or, les crédits dédiés au développement local et régional des FDT et FARR demeurent bien en-deçà des montants dont disposaient antérieurement les MRC et les régions par le biais des CLD, des CRÉ, de la Politique nationale de la ruralité et du Fonds de soutien aux municipalités dévitalisés. Il faudra attendre 2022-2023 avant que les Fonds FDT et FARR atteignent le montant des crédits contenus dans les programmes et politiques abolis en 2014[2]. Et le grand projet de décentralisation dont en vante les mérites pour des gouvernements de proximité, percole au goutte à goutte vers les collectivités territoriales sans que le transfert des nouvelles responsabilités ne soient accompagnées des ressources financières, humaines et techniques correspondantes.

Dans un tel contexte, faut-il s’étonner qu’en régions les populations et leurs élus souffrent d’un sentiment d’incompréhension et d’abandon ?

La grande mystification

Je ne peux plus supporter ces discours politiques forgés de demi-vérités et d’engagements sans lendemains, cette littérature ministérielle faite de mots choisis pour créer l’espoir sans volonté ni ressources pour passer de la parole aux réalisations. Ces promesses dont les porteurs ne font pas, délibérément ou inconsciemment, la distinction entre le vrai et le faux, entre la réalité et la fable. Ces envolées lyriques main sur le cœur, inspirées d’une dialectique dont le sens et la portée sont invariablement au service d’une stratégie électorale récurrente. En lieu et place d’une véritable et vigoureuse politique de développement régional, on peaufine une opération de mystification.

Cette même dialectique est appliquée à tous les secteurs de l’action publique. Maniée habilement durant les années d’austérité de 2014 à 2017, elle a atteint son point d’orgue avec la mise à jour économique et budgétaire présentée ce 21 novembre, par le ministre des finances, Carlos Leitao.

Ont alors été annoncés des « réinvestissements » de l’ordre de 1 milliard$ en santé et en éducation et un allègement fiscal (baisse d’impôt) du même ordre pour les contribuables. Ces cadeaux préélectoraux sont puisés à même une marge de manœuvre d’environ 2.4 milliards$, véritable trésor de guerre, constituée principalement des économies réalisées par une réduction de la croissance annuelle des dépenses publiques passant de 4% pour la période de 2010-2014, à 0.8% pour la période 2014-2016. Avec le résiduel de la marge de manœuvre, d’autres cadeaux sont à venir d’ici octobre prochain.

Cette réduction substantielle des dépenses de l’État s’est concrétisée par des abandons de programmes, des compressions budgétaires dans la majorité des ministères, des abolitions de postes, des réductions de services, qui ont été vécus douloureusement par la population en général et les organismes et prestataires concernés.

Comment peut-on répondre, comme l’a fait le ministre Leitao, que « la rigueur budgétaire n’a consisté qu’à réduire le rythme de croissance des dépenses de l’État, sans diminution de services » ?  Qu’en est-il alors des abolitions de structures et de programmes tels ceux énoncés plus haut ? Et des suppressions de postes d’orthopédagogues et d’orthophonistes dans les écoles ? Et des conditions de vie déplorables dans les CHSLD faute des ressources, etc., etc.?

De quelle gloire ce gouvernement peut-il se draper aux vues des résultats d’un tel stratagème comptable? Toujours la mystification.  Et on s’étonne du cynisme de la population à l’égard de la politique !

Et les régions dans la mise à jour économique et budgétaire? Pourtant un « secteur de dépenses » où on a sabré à grands coups et qui peine à se redresser. Pas un mot, silence radio. L’indifférence absolue.

Ce qui me désole actuellement, c’est de penser que ce gouvernement sera probablement réélu au prochain rendez-vous électoral en octobre 2018, et que l’œuvre entreprise d’abandon, de démobilisation et de désintégration des régions va se poursuivre. Quelle triste perspective, quel recul de civilisation !

Au-delà de la colline parlementaire, des mairies de Montréal et de Québec, dans ce Québec des régions, quel courage, quelle détermination, quel dévouement, nourris de fortes convictions, il faut aux élus locaux, acteurs économiques et sociaux, intervenants et intervenantes de toutes allégeances en régions, pour continuer à œuvrer à la pérennité, au dynamisme et au bien-être de leur coin de pays !

Confiance aux femmes et hommes de terrain et au renouveau politique

Ma confiance, je la mets dans les jeunes chercheurs, les élus territoriaux, les acteurs de terrains, tous ceux et celles qui continuent d’entretenir des croyances optimistes et dévouées en faveur de l’avenir des régions. Je la mets aussi dans un éventuel renouveau politique.

Tout au long de mon parcours, j’ai rencontré des femmes et des hommes formidables, doués, compétents, innovateurs; j’ai été admiratif de projets et d’expériences issus du milieu pour créer de l’emploi, consolider le sentiment d’appartenance, contrer l’exode, accroître l’attractivité et la compétitivité de leur communauté, maintenir et diversifier l’offre de services aux personnes et aux entreprises, protéger l’environnement, sauvegarder et mettre en valeur le patrimoine paysager, bâti et immatériel… dans Chaudière-Appalaches, en Gaspésie, en Abitibi-Témiscamingue, dans les Îles, Les Laurentides, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, au Bas-Saint-Laurent, dans Charlevoix, Lanaudière, La Matapédia, la Côte-Nord… Oui, un creuset extraordinaire de capacités innovantes, mais privé d’un dessein gouvernemental à la hauteur de leurs aspirations pour le bien de leurs territoires et de l’ensemble du Québec.

Je demeure solidaire des régions et de leurs espaces ruraux, et confiant pour une reconnaissance de leur rôle et de leur contribution utiles et nécessaires à un projet lucide et généreux d’un Québec prospère et épanoui pour tous ses territoires et leurs populations.

[1] Projet de loi n°122 : Loi visant principalement à reconnaître que les municipalités sont des gouvernements de proximité et à augmenter à ce titre leur autonomie et leurs pouvoirs. Adopté 16 juin 2017.

Projet de loi 109 : Loi accordant le statut de Capitale nationale à la Ville de Québec et augmentant à ce titre son autonomie et ses pouvoirs. Adopté le 8 décembre 2016.

Projet de loi 121 : Loi augmentant l’autonomie et les pouvoirs de la Ville de Montréal, métropole du Québec. Adopté le 21 septembre 2017.

Voir : Marie-Claude Frémont et Gérard Divay; Réforme municipale : une fracture entre les grands centres et les régions, L’état du Québec 2018. 20 clés pour comprendre les enjeux actuels, Institut du Nouveau Monde, novembre 2017, pp. 276-281.

[2] Voir article de l’auteur au lien suivant: http://nousblogue.ca/developpement-regional-gouvernement-couillard-main-prend-plus-gourmande-main-donne/

 

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