Parti de la région de Trois-Pistoles où j’habite, j’ai fait récemment le « tour de la Gaspésie », accompagné de mon épouse. Pour une xième fois car à tous les quatre ou cinq ans nous prenons la route de la péninsule. Nous voyageons en escargot, lentement, multipliant les arrêts, déambulant dans les villages, observant, questionnant, explorant l’assise et l’âme de ce pays.

Péninsule de beauté, canevas pour demain

Le Québec est une mosaïque, une courtepointe de territoires, chacun avec ses attraits et sa personnalité. Je les connais bien et je les aime tous. La Gaspésie émeut et invite à un regard prospectif. Elle émeut par la solidité sauvage de son socle appalachien, ses paysages majestueux, ses villages paisibles au fond des baies, le mariage tumultueux de la mer et de la montagne, l’horizon bleu qui n’en finit pas de se déployer et de se transformer sous l’action des vents et au gré des couleurs changeantes du ciel, son rocher qui défie les millénaires, son arrière-pays si peu domestiqué, le contraste marqué entre la rive océane brute et escarpée au nord et celle de la Baie des Chaleurs, douce et joyeuse, au sud.

Elle invite à la prospective par la frugalité et la simplicité du mode de vie dont les gens d’ici semblent se satisfaire pour traverser leur existence, la faible densité de l’habitat qui laisse toute la place aux éléments naturels, la diversité des initiatives qui foisonnent dans les petites villes et les villages sous l’impulsion d’une population résiliente et des idées innovantes des nouveaux résidents venus le plus souvent des grands centres. Et s’il y avait là les conditions et les germes d’un prototype de société durable à inventer pour assurer la pérennité de notre planète.

dscn0718Vous me direz que ce portrait idyllique masque une autre réalité faite d’îlots de frugalité subie, voire d’indigence, et d’un « retard de développement » de la région par rapport au reste du Québec que pointent des indicateurs tels l’évolution démographique, le vieillissement de la population, le niveau de revenu des ménages, les taux de chômage et d’assistance sociale, le degré de scolarisation, etc. Certes, mais plusieurs de ces indicateurs, notamment ceux à caractère économique, se sont appréciés au cours des quinze dernières années traduisant pour autant une amélioration des conditions de la vie quotidienne. Et des jeunes s’installent. Les temps sombres s’estompent, un nouveau dynamisme prend racine.

Tout aussi fondamental que les critères économiques, sinon plus, il y a le degré de satisfaction personnelle qui, sans nier les indicateurs de croissance, prend en compte des variables qualitatives qui réfèrent aux valeurs individuelles et collectives partagées par les membres d’une société. Il s’agit du vivre-ensemble, de l’appartenance à un lieu et à une communauté, de la promotion de la culture, de la qualité de l’air et de l’eau, de la sécurité, de l’accès libre au milieu naturel, de l’équilibre entre la vie professionnelle et la vie familiale, de la sauvegarde de l’environnement, du développement durable, etc.

L’environnement comme facteur d’implantation

Les écosystèmes biophysiques et sociaux retiennent une attention inédite depuis une trentaine d’années alors que des menaces pèsent sur l’équilibre et la « durabilité » des milieux naturels, et que nos modes de vie évoluent vers toujours plus de stress, d’atteintes à la santé et d’insécurité. Des virages importants sont requis pour assurer l’avenir de la planète et de l’humanité.

Dans ce contexte, des prises de conscience individuelles et collectives surviennent, modifiant les systèmes de valeurs établis et entraînant des changements dans les attitudes et les comportements des personnes, les modes de production et les organisations économiques et sociales. Ce processus évolutif qui intègre désormais des préoccupations à l’égard des environnements naturels et de vie, est appelé à s’amplifier avec l’aggravation des problématiques de croissance.

L’éclatement des lieux de production et de vie

Parallèlement, la structure économique de plus en plus immatérielle du fait de l’apport des technologies de l’information et des communications et de la révolution numérique qui pénètre dans tous les secteurs de la production et des services, permet une déconcentration (déspatialisation) d’un nombre croissant d’entreprises et de lieux de travail.

Mobilité des entreprises, travail à distance (télétravail), coworking, nouvelles organisations du travail, travail indépendant…, autant de nouvelles réalités qui reflètent la sortie des activités de production et de services hors des grands centres et les exposent à des facteurs de localisation autres que les économies de proximité procurées par la concentration dans les pôles. Le rapport de l’activité économique avec l’espace change au profit des régions.

L’attractivité accrue des régions. Le cas de la Gaspésie

La conjugaison des révolutions technologique et numérique avec la dématérialisation accrue de la structure économique et la montée des valeurs environnementales et sociales contribue à accroître l’attractivité des régions, de leurs villes et territoires ruraux. Si l’on ne peut encore parler d’un renversement de tendance dans la courbe de l’exode pour plusieurs régions, les conditions sont de plus en plus réunies pour engager le ralentissement.

On fait le choix d’une région pour le cadre de vie, pour une meilleure qualité de vie. On y implante son entreprise, on y travaille localement ou à distance, on y fixe sa résidence, on y élève sa famille, on y écoule sa retraite. Pour ces raisons la Gaspésie est une région d’avenir et doublement car le développement durable trouve ici un territoire, des organisations sociales, des solidarités, des sensibilités à l’environnement et à la culture, une empreinte écologique faible, des ouvertures à l’innovation…, autant de préalables à ce virage incontournable. Sur le terrain, les initiatives dans les domaines économique, social et culturel se multiplient : agriculture biologique et transformation agroalimentaire, microbrasseries, vergers et vignobles, galeries d’art, restauration et hébergement, coopératives forestières et des pêches, services aux personnes et à la communauté, etc.

Les pouvoirs publics doivent prendre conscience des atouts et du potentiel d’avenir de la Gaspésie. La protection, la conservation et la mise en valeur de l’environnement seront au cœur des stratégies de développement. Des projets industriels tels la cimenterie McInnis de Port-Daniel-Gascons devront se soumettre à un code environnemental des plus rigoureux pour ne pas compromettre l’identité de la région et sa vocation en gestation de figure de proue du développement durable.

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