La Fondation de l’Entrepreneurship mène chaque année une étude sur le potentiel entrepreneurial du Québec. Pour la première fois en avril dernier, la Fondation a ventilé les résultats selon le caractère urbain ou rural des milieux. Les résultats sont franchement intéressants. Ce que l’étude révèle?

D’abord que les urbains sont beaucoup plus nombreux à rêver de se lancer en affaires. L’intention de se lancer en affaires atteint 24,2% dans les métropoles contre  13,8% dans les villages et 18,2 dans les petites villes, loin sous la moyenne provinciale de 20,1%.

Par contre, nous, les ruraux, passons davantage à l’action. Surprise! Il s’avère que 10,2% des rêveurs vivant dans un village et 11,6% de ceux des petites villes réalisent leur rêve en devenant propriétaires d’une entreprise alors que 7,5% des gens des métropoles y parviendront. Comment l’expliquer?

Quand j’étais petite, mon père allait, au temps des semis et aux récoltes, et quelques fois entre les deux, marcher sa terre. C’était un moment solennel, important auquel j’assistais, fascinée. Mon père marchait dans le champ, lentement, les sens en éveil. Puis, il s’arrêtait. Il prenait quelques brins de blé, les égrenait sous ses doigts. Il jaugeait du pied l’humidité de la terre. Il regardait le ciel et humait le vent pour savoir le temps qu’il ferait. Puis, il décrétait – ou non – que le temps était venu. Ce rituel me fascinait. Il avait quelque chose de mystérieux, d’ancestral, quelque chose de profondément noble dans ce moment où mon père, comme des centaines de générations de paysans avant lui, se connectait à sa terre. La décision qu’il prenait était importante. La quantité et la qualité de sa production laitière en dépendaient. Le risque était élevé. Une variation dans le vent, dans l’odeur qu’il humait, dans la terre qu’il foulait allait faire la différence entre un oui ou un non.

Il pouvait prendre cette décision sans échantillonnage, sans grand spécialiste de la question à ses côtés parce qu’il connaissait parfaitement sa terre. Il savait ce qui poussait le mieux où. Il savait quand semer, quand récolter. C’est l’image de mon père marchant son champ qui s’est présenté à moi en prenant connaissance des résultats.

En campagne, on « marche nos champs ». La proximité nous donne un sérieux avantage. On se parle, on se connaît, on sait à qui faire confiance – ou pas – on sait qui a quel talent. On saisit facilement les besoins et les occasions. On jauge si le terrain est prêt pour un projet – ou pas – on s’entraide plus facilement aussi. Regardez la Beauce. Toute une économie basée sur l’entraide, le soutien, les solutions gagnant-gagnant.

L’entrepreneur n’est pas une île. Nul ne l’est. On aime nous le représenter comme un héros doté de pouvoirs surréels. Celui-ci, qui a réussi à créer la meilleure vodka du monde. Celui-là, qui a produit des skis incroyables à partir d’une vieille machine qui servait à produire des portes d’armoires. Bravo à ces entrepreneurs-là ! Ce sont nos stars, propulsées au firmament. Mais les étoiles ont quelque chose d’inatteignable, de solitaire, de désincarné. On a besoin d’elles pour éclairer nos nuits, mais c’est de la terre, d’entreprises ancrées dans leur territoire que vient la vitalité du Québec.

Nous avons, nous, les ruraux, beaucoup de chance. Parce que nous avons un terreau propice à l’entrepreneuriat. Cela s’appelle le capital social. Il s’est constitué sur des siècles d’agriculteurs, de bûcherons, de coiffeuses, de commerçants, de scieurs de bois, de propriétaires de casse-croûte, de garagistes, d’épiciers. On l’a nourri de confiance en l’autre et en soi à force d’échanges commerciaux, de projets menés en commun, mais de partys aussi et d’amitiés.

Le monde est organique, pas mécanique.

L’économie est une science sociale, pas une science mathématique.

Et c’est une science dans laquelle on est bons parce qu’on est forts dans le social.  Au final, nos incalculables minutes passées en discussions au hasard d’une rencontre à l’épicerie, nos commérages, nos festivals, nos fêtes de famille, nos offres de petits coups de main, nos rires à tout propos, nos déjeuners des Filles d’Isabelle, nos « tu » lancés à de parfaits étrangers, tout ça est plus important qu’on le pense.

Ça met de la chaleur, et ça fait pousser des entrepreneurs. Voilà une belle différence à entretenir et à cultiver. Surtout par les temps qui courent, toujours de plus en plus vite.