L’entreprise de démantèlement des institutions, des outils et des expertises mis en place au cours des 25 dernières années pour relancer les économies rurales, les vitalités sociales et redonner de la fierté et un avenir durable au Québec des territoires ruraux, frappe au cœur.

Un geste indigne d’un ministre

Un sommet dans l’arrogance et le mépris du ministre des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire, Pierre Moreau, a été atteint vendredi le 21 novembre. Dans un simple envoi courriel, il informait Solidarité rurale que son ministère annulait le versement d’un chèque de 390 000 $. Ce montant, pourtant préalablement convenu, aurait permis de payer les employés et de poursuivre les activités de l’organisme jusqu’au printemps 2015.

En lui retirant cette dernière tranche de financement, le gouvernement met à mort cette institution. Les 9 employés permanents seront mis à pied à compter du 9 décembre et les bureaux seront définitivement fermés.

Solidarité rurale : un bilan remarquable

Solidarité rurale est une institution qui agit depuis sa création en 1992 comme instance conseil auprès des gouvernements qui se sont succédés, et dont le travail et les multiples réalisations à travers tout le Québec sont reconnus et unanimement appréciés par les communautés rurales. Le train des mesures d’austérité, amplifié ici par l’attitude mesquine du ministre Moreau, vient brutalement priver les milieux ruraux de cet organisme. Il faut comprendre que ce ministre n’appréciait pas le statut d’instance conseil de Solidarité rurale auprès du gouvernement qui se permettait à l’occasion critiques et revendications.

Cette institution dont l’action a été à l’origine de la Politique nationale de la ruralité (PNR), renouvelée et bonifiée en 2007 et en avril 2014 pour une période de 10 ans, était le fer de lance de la mise en œuvre de cette politique. À la fois observatoire de la ruralité québécoise, rassembleur des partenaires de la ruralité et  pivot de l’application de la PNR, Solidarité rurale avait pour mandat de promouvoir une ruralité actuelle, de former et d’encadrer les agentes et agents de développement rural, de favoriser l’innovation et l’expérimentation en milieu rural, d’animer les communautés et de conseiller le gouvernement en matière de ruralité.

Le transfert annoncé de la mission du développement rural au sein des MRC fait perdre la vision, l’expertise et l’encadrement national que procurait SRQ, et en conséquence rend caduque l’essentiel de la Politique nationale de la ruralité qu’avaient louangé les experts de l’OCDE dans leur rapport d’examen des politiques rurales du Québec de 2008.

Vidée de son âme et de sa philosophie, ayant perdu son messager et principal partenaire, la PNR se résumera au Pacte rural qui disposera d’un budget réduit. Anéantie désormais toute l’expertise développée et transmise par les laboratoires ruraux, les groupes de travail et ces autres programmes œuvrant en amont et parallèlement à l’action de terrain. Et avec elle, le dévouement de centaines de bénévoles supportant les initiatives locales.

Passer d’une politique de guichet à une politique de projets

Ce saccage d’un autre âge qui met un frein à l’élan reconquis pour une occupation et une vitalité durable des espaces ruraux du Québec, répond à des impératifs comptables à court terme, aveugles et totalement indifférents aux conséquences à plus long terme des coupures et abolitions décrétées. Un exemple des plus illustratifs des effets du dogme de l’austérité sur les processus de développement et de croissance.

Les critères économiques et financiers sont désormais adoptés et proposés à la population comme repères fondamentaux du projet de société et balises absolues de la gouvernance des affaires publiques. Fier de son équipe au Trésor et aux Finances formée à la rigueur des comptes, notre réformateur premier ministre leur remet en toute confiance les rennes pour un redressement de situation qui ne saurait emprunter une voie autre que celle issue de la culture d’entreprise. Et on ose présenter ce virage comme un progrès de société. Pour ces grands argentiers de l’État, le Québec des régions est lourd à porter, tant pour les services à y maintenir que pour les efforts de développement à y consentir. Pourtant, que représentent les budgets de fonctionnement des CLD, des CRÉ et de Solidarité rurale par rapport à la démolition et à la reconstruction de l’échangeur Turcot, ou au gouffre financier abyssal du stade olympique ? Une fraction dérisoire.

Ce qu’on ne comprend pas c’est la philosophie de projets qui est à la base de l’action de ces organismes de développement et qui s’est substituée progressivement à une philosophie de guichet que concrétisaient les « tiroirs à subventions ». Les MRC où s’exerce l’action de ces organismes de développement sont des territoires de projets animés par des opérations d’information, se sensibilisation, de mobilisation et de formation (tous azimuts) pour renforcer la volonté et la capacité d’agir individuelle et collective, afin de faire de ces territoires des bassins de vie et d’emploi dynamiques, des lieux attractifs et compétitifs où il fera bon vivre, travailler et produire. Le guichet ne sera que le coup de pouce jugé nécessaire pour concrétiser un projet de démarrage ou de consolidation d’entreprise issu des opérations en amont. Voilà la véritable et efficiente expertise de ces organismes de développement qu’abolit ou affaiblit le ministre.

Braderie des progrès de notre projet de société

À force de brandir le spectre du déficit accumulé et de glorifier les vertus de l’équilibre budgétaire et l’urgence d’y parvenir, on a réussi à créer un tel climat de panique que la braderie de vastes pans de notre projet de société édifié depuis les années 60, inspiré des principes de la social-démocratie, devient acceptable. Dans un tel contexte, il ne faut pas se surprendre que la candidature du Pierre-Karl Péladeau à la chefferie du Parti québécois soit accueillie avec enthousiasme au sein de cette formation politique; accueilli comme le nouveau Messie. Pour plusieurs toutefois, il aura à démontrer et à faire valoir son attachement aux dimensions sociales et culturelles de ce peuple –dimensions qui transcendent son potentiel économique– qu’il veut conduire à la souveraineté.

On ne réalise pas à quel point le Québec est engagé présentement dans un virage de l’ampleur, mais tout à fait à l’opposé, de celui initié il y a 50 ans par Jean Lesage et René Lévesque, des leaders visionnaires. Où se situe vraiment le projet de société de PKP ?

En terminant. Monsieur Jacques Proulx, initiateur et président des États généraux du monde rural de 1991 et président-fondateur de Solidarité rurale jusqu’en 2008, vous déplorez le sort que l’on inflige à Solidarité rurale. Avec raison. Mais votre héritage spirituel demeure intact. Plusieurs continuent à le porter et s’il ne peut triompher dans la tourmente actuelle, il resurgira dans d’autres circonstances car il repose sur des valeurs fondamentales d’un peuple fier et généreux.

Photos Libres

Commentez!