Réserves de richesses inestimables pour les prochaines décennies

Le Puissant désir de campagne

Longtemps négligés, abandonnés voire tenus pour révolus, les territoires ruraux ont aujourd’hui la cote. Ils font rêver, ils sont convoités, on les fréquente, on s’y établit. Sur le baromètre des « J’aime », la campagne bat des records de popularité.

À quoi répond ce « puissant désir de campagne » selon l’expression de Hervieu et Viard[1] ? Pourquoi cet engouement pour des lieux qu’il n’y a pas si longtemps l’on reniait et quittait ? Dans un monde tourbillonnaire comme le nôtre, la campagne apparaît comme un antidote.

Il y a cette perception que les grandes valeurs de notre société sont mieux préservées à la campagne qu’à la ville. Curieux paradoxe : alors que la ville reste largement le lieu du progrès, la campagne est appréciée pour son conservatisme, ses traditions… pour les « saveurs » retrouvées de son enfance, voire pour certains fantasmes véhiculés par la littérature et le cinéma; le bonheur n’est-il pas dans le pré ? Oui, mais il y a plus.

Après avoir été durant des siècles un espace réservé à la production agricole, forestière et à l’industrie artisanale, le monde rural devient un lieu alternatif et choisi pour l’installation de nouveaux résidents, travailleurs et entreprises qui ne sont plus soumis à la contrainte d’une localisation concentrée et centralisée. Des évolutions économiques, sociales et technologiques sont à l’origine de nouvelles valeurs et de nouveaux comportements qui entraînent l’éclatement de modèles établis et créent des besoins qui se traduisent par des demandes inédites dont certaines remettent en cause les formes d’occupation et d’organisation du territoire. La campagne redevient désirable.

La ville est « interrogée » à l’aune de critères non seulement économiques, financiers et d’efficacité, mais de valeurs écologiques, sociales et culturelles associées à des aspirations individuelles et collectives nouvelles. Des dysfonctionnements sont révélés.

L’essor des technologies de l’information et des communications (TIC) favorise l’éclatement des lieux de vie et de travail. Des pans complets de l’économie se dématérialisent et permettent des localisations en dehors des limites de la « cité ».

La convergence de ces évolutions, conjuguée à la diminution des populations et des emplois agricoles et forestiers, contribue à créer un appel pour de nouvelles fonctions et de nouvelles populations en milieu rural. La campagne devient une alternative enviable à la ville. Elle se dote d’un nouveau mode d’emploi.

On vient y chercher une qualité de la vie que composent la beauté et la tranquillité des lieux, mais aussi un espace de vie à échelle humaine, un lieu où l’on croit pouvoir vivre en harmonie avec ses convictions.

Complémentarité ville-campagne pour l’équilibre et l’égalité des territoires

La ruralité est en profond changement et à ce titre s’inscrit dans une période transitoire. La relation ville-campagne se redéfinit. Des modèles inédits de complémentarité et de cohabitation s’annoncent.

Au Québec comme dans la plupart des pays développés, notamment aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne…, les agriculteurs ne forment plus qu’une minorité dans la population des communautés rurales désormais composée d’ouvriers, commerçants, employés des villes, jeunes professionnels, travailleurs autonomes, artistes et artisans, concepteurs, retraités, etc.

Ces nouvelles donnes appellent à redéfinir la notion de ruralité. On parle de la « déconstruction de la conception classique de la ruralité », de la « ruralité non agricole et pluriactive », de la « néoruralité », de la « multifonctionnalité des espaces ruraux », des « nouvelles ruralités ». Mais le processus de transformation et de reconstruction n’est pas achevé. Des orientations sont données, des tendances se précisent, des signes du renouveau sont perceptibles, des gestes sont posés, des actions sont engagées, un certain profil se dessine, une vitalité nouvelle surgit. L’espace rural est reconquis et en voie de recomposition.

Pour la société toute entière la campagne ainsi désirée est un formidable pactole, une réserve inestimable de ressources pour faire face aux demandes économiques et sociales des prochaines décennies. Des espaces pour un meilleur équilibre et plus d’égalité entre les territoires. Mais attention, la campagne n’est pas un « open bar ». C’est un milieu fragile dont la spécificité et la pérennité requièrent une vision et des mesures sans lesquelles elles seraient vite compromises.

Un devoir de compréhension et de gouvernance

Face à ce mouvement historique de métamorphose qui concerne la globalité de la mosaïque territoriale partagée entre villes et campagnes, les pouvoirs publics ne peuvent demeurés indifférents. Il y a un devoir de compréhension et de gouvernance pour accompagner le changement en cohérence avec le « projet de société ». Les milieux ruraux, à la fois réserves et gardiens de tant de ressources pour l’accomplissement de ce projet de société, feront l’objet d’une attention et d’une science spécifiques pour que ne soit dilapidé un patrimoine dont on ne perçoit encore qu’une part des mérites à mettre au bénéfice des générations futures. Le Québec dispose de sa Politique nationale de la ruralité et de la Loi pour assurer l’occupation et la vitalité des territoires (en appui à la Stratégie gouvernementale du même nom). Elles doivent être fortes de créativité, de détermination politique, d’outils et de financements adéquats.

Des diagnostics actualisés, des enjeux clairvoyants, des propositions audacieuses, sont à élaborés pour une vision de la ruralité à la fois actuelle et projetée dans le futur. Une vision qui inspire et guide la mise en œuvre des lois et politiques, programmes et mesures, pour l’avènement et la promotion d’une ruralité moderne, en symbiose avec les entités urbaines, tout en conservant les caractéristiques fondamentales de sa spécificité rurale, source de son attractivité.

Des actions ciblées seront engagées pour doter les espaces ruraux des infrastructures, équipements et services appropriés afin de maintenir l’attractivité et assurer la compétitivité. Les facultés universitaires d’aménagement, d’urbanisme, d’architecture, d’agriculture et de foresterie seront sollicitées pour concevoir approches et modèles nouveaux.

Ainsi, villes et campagnes s’allieront pour relever les grands défis de l’occupation et de l’aménagement du territoire des années à venir, dans une perspective de complémentarité et d’interdépendance.

Suggestion : Installer à l’entrée des villages des panneaux avec l’inscription suivante : « Attention, ici réserve nationale de ruralité ».

[1] Bertrand HERVIEU et Jean VIARD, Au bonheur des campagnes, Marseille, L’Aube, 1996, 160 p.

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