Pour ma part, dans la vie comme sur la route, j’ai tendance à choisir les routes sinueuses au lieu des autoroutes. Le problème avec les multivoies, c’est que tu roules sur le construit. Tu te rends d’un point à l’autre sans trop prendre conscience de ce que tu as manqué sur la route près de la rivière. Parce qu’au tournant, il y a souvent l’élément qui déclenche. Ce moment là est souvent angoissant, parce que c’est du non-retour. C’est freakant le non-retour.
Parfois, le tournant c’est un deuil. Quand tu ressens la perte de quelqu’un et celle de l’idéal, tu dépossèdes tes repères. Il y a des notions là-dedans qui était loin de ta simple existence d’avant. Un départ, ça te ronge l’estomac gratuitement. Après, les petits bouts de bonheur sont malaisants, mais tu dois les prendre avec toi, pour enfin finir ton virage sans accident.
Parfois, le tournant c’est du nouveau dans ton quotidien. Un changement qui t’apporte un gros défi chaque matin. Tu te demande si tu es capable de le faire, tu as nécessairement peur de te tromper, peur de l’échec. Tu ramasses tout ton petit courage dans ton baluchon et tu sors de ta zone de confort une bonne fois pour toute. C’est souvent à ce moment là que tu trouves ce qui te convient pour vrai. Tu as chercher longtemps, mais la mutation s’est fait naturellement. Le naturel, c’est aussi souvent ce qui amène le vrai.
Parfois le tournant, c’est une rencontre. Deux existences qui se trouvent. Pour une raison ou pour une autre, mais il y a toujours une logique implacable à la fin. C’est dans l’investissement humain que ça se joue. Plus tu te donne et plus tu t’égares. Ça te confronte à ton fondamental, le cœur du problème. Là tu peux choisir de reculer et de cesser le partage, mais c’est là que tu passes à coté de ce qui goûte bon.
Parce qu’à la fin, le tournant, il rassemble tout ce que tu es. Tu le sais, ce moment où tu sens que tu y es, que c’est là et que c’est maintenant. Le tournant ça t’étourdis un peu, parce que tu n’es pas habitué au calme dans ta tête.
» Nous n’arrivons pas à changer les choses selon notre désir, mais peu à peu notre désir change. La situation que nous espérions changer parce qu’elle nous était insupportable, nous devient indifférente. Nous n’avons pas pu surmonter l’obstacle, comme nous le voulions absolument, mais la vie nous l’a fait tourner, dépasser, et c’est à peine alors si en nous retournant vers le lointain du passé nous pouvons l’apercevoir, tant il est devenu imperceptible. »(Albertine disparue, Marcel Proust, 1925)

 

 

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