Vous ai-je déjà mentionné que Monsieur Fernand était un personnage? Exactement le genre qu’on invente pour donner de la magie à un roman ou pour tenir un premier rôle dans un film d’aventures. La différence c’est qu’il a vraiment existé ce bonhomme (dans le sens d’homme bon), et mon plus grand bonheur c’est de l’avoir connu. Quiconque a eu affaire à lui ne peut que me donner raison.

Bien sûr qu’il avait son tempérament, ses façons de faire, ses façons de dire aussi. Ni ange ni démon, il était rarement comme Mme Fernand ou ses filles, toutes plus coquettes l’une que l’autre, auraient voulu qu’il soit. Son apparence extérieure lui importait peu au grand dam de la maisonnée toute féminine qu’elle était. En bon mesureur de bois, il était fait carré comme un 4’’x 4’’,  en bois franc, oh oui, en bel érable piqué; essence noble qu’il affectionnait particulièrement pour sa beauté distinctive et sa rareté, bien que malaisé à travailler.

Comme je vous l’ai raconté précédemment, M. Fernand devait faire mille et un métiers. Déjà en 1971, bien que son atelier de mécanique allait bon train,  il devait maintenir parallèlement ses activités sporadiques de mesureur de bois. Il connaissait particulièrement bien les différentes essences de bois, aussi avait-il débuté, au sous-sol de sa maison, une production de cendriers sur pied en bois franc tourné¹ qu’il vendait localement; toute chose qu’il apprenait par lui-même. L’artisanat sur bois est un créneau qu’il allait d’ailleurs développer avec le temps; l’occasion d’en parler se présentera peut-être un peu plus tard.

Comme dans tout ce qu’il entreprenait, ce qui comptait était le résultat final; oubliez les fioritures et la dentelle. Et comme le chemin le plus court est souvent le moins long et que la patience n’était pas sa plus grande qualité, il portait ainsi peu d’attention à son environnement de travail. Disons que la CSST aurait eu beaucoup de plaisir à éplucher ses méthodes et à inspecter ses ateliers encombrés de mille et un outils, de ripe de bois, de cannes d’huile et d’essence, et de prises électriques surchargées d’autant de branchements. Plus d’une fois a-t-il mis sa vie en grand danger mais le destin, la chance ou la bonne fortune étaient toujours de son bord. « Chanceux comme un bossu », disait-il.

J’aurais beau m’étendre sans fin sur les prouesses de M. Fernand mais qu’en aurait-il été  sans sa fidèle compagne, Mme Fernand? Femme d’une grande bonté, vaillante, généreuse et fière, elle pouvait, lorsque les circonstances l’exigeaient, faire preuve d’une autorité sans faille, que quiconque n’aurait su défier. Quelque peu rancunière mais non vindicative, elle oubliait difficilement une offense personnelle ou à sa famille; il était préférable de demeurer dans ses bonnes grâces. Déterminée, elle pouvait entreprendre de front, de multiples fournées de pain, la préparation et la cuisson d’une dizaine de tartes variées (hummmm! sa tarte à l’ananas dont j’avais l’exclusivité), l’entretien de son potager et pour se reposer, 2 ou 3 heures étendue dans les champs à cueillir des petites fraises sauvages². Elle avait une énergie qu’Hydro-Québec lui aurait enviée.

Dans ces conditions, Monsieur Fernand avait beau en mener large avec tous ses gréements mais quand Mme Fernand sonnait la fin de la récréation, on rentrait dans le rang…et lui aussi. C’est ainsi que se jouxta rapidement à la maison familiale un garage dans lequel s’opéraient désormais toutes les activités mécaniques, éliminant de facto toute présence de cambouis et de pièces de Citroën dans le salon, la cuisine ou même la chambre à coucher.

Il m’est difficile de comprendre encore aujourd’hui comment ces gens avec si peu de moyens réussissaient à accomplir tant de choses dans les mêmes 24 heures que tout le reste du monde. C’est que cette vie de labeur ne s’arrêtait pas uniquement aux limites de la famille qui requérait une attention de tous les instants avec les besoins et attentes de chacun de ces 11 enfants. Malgré cette importante charge de travail, on s’investissait aussi sans compter auprès de la paroisse, ou, plus justement, la communauté. C’était le baseball (et l’arbitrage) auprès des jeunes en été, le hockey en hiver, la participation aux carnavals du village avec chars allégoriques, les danses à l’Âge d’Or, câler les encans³ de charité, le cercle des fermières, l’aide aux plus démunis, le partage des savoirs (tricot, tissage, cuisine), et quoi encore?

Vous aurez compris que ce récit est probablement celui auquel plusieurs d’entre vous peuvent s’identifier puisque ce qui a fait la prospérité de beaucoup de nos villages c’est bien le travail acharné de tous ces gens, le goût de vivre, le respect des autres et une implication réelle à la vie communautaire. Ces grandes qualités citoyennes d’alors peuvent-elles encore aujourd’hui contribuer à la pérennité de nos villages en difficulté? Ça donne à réfléchir, non?

Je suis désolé, cher lecteur, chère lectrice, je croyais bien avoir fait le tour de mon propos mais il n’en est rien. Plein de souvenirs savoureux me reviennent encore et je n’ai qu’une envie c’est de les partager avec vous et ainsi découvrir à travers eux, la vie d’un village typique de chez nous.

À suivre…