Par Sophie Dowse

C’est ce temps de l’année, encore. Je vous avouerai que je ne m’en lasse pas. Chaque année, j’attends avec impatience le retour de leurs chants.

Pendant plusieurs années, à chaque printemps, j’allais au chalet familial, dans le comté de Bellechasse, pour faire le plein de ces sonorités enivrantes. Niché au milieu du P’tit Nord, à Ste-Sabine, le dit chalet étant situé près d’un lac marécageux, c’était le festival du chant amphibien, « full pine » comme on dit. J’aimais m’étendre sur notre petit quai chambranlant, une fois la nuit tombée, et me laisser imprégner de cet hypnotisant récital. Plus d’une fois je me suis dit que c’était le plus beau concert auquel je pouvais assister. Et je n’y manquais pas, à chaque saison du renouveau, j’étais au rendez-vous. Et elles aussi!

Quand je suis déménagée dans le Bas St-Laurent, je voulais continuer mon rituel, dans ma vie de néo-rurale. À notre arrivée, mon amoureux et moi avons d’abord été locataires. Je cherchais des endroits près de notre demeure temporaire pour retrouver mes grenouilles, mais ce n’était pas pareil. Il y en avait, je les entendais, mais la 132 passant tout près, et leur nombre étant moins impressionnant, je ne suis pas arrivée à avoir ma dose. Mais bon, on se dit qu’après tout que ce n’est pas la fin du monde ( c’est vrai), qu’on trouvera un autre endroit ( sûrement), qu’on ne peut pas tout avoir ( merci raison), que d’être maintenant à la campagne, c’est déjà beaucoup. N’empêche… drôle à dire, mais je ressentais un manque…

Avez-vous déjà lu le livre «  Alexis Zorba » de Nikos Kazantzaki? Il y a un passage dans ce livre, qui m’émeut énormément. Le voici : «  ……De nouveau retentissait en moi, avec le cri des grues, le terrible avertissement que cette vie est unique pour l’homme, qu’il n’y en a pas d’autre et que tout ce dont on peut jouir, c’est ici qu’on en jouira. Il ne nous sera donné, dans l’éternité, aucune autre chance. Un esprit qui entend cet avis impitoyable, et en même temps si plein de pitié, prend la décision de vaincre ses mesquineries et ses faiblesses, de vaincre la paresse, les grandes espèrances vaines et de s’accrocher, tout entier, à chacune des secondes qui fuient à jamais. »

À quelques mots près, c’est ce qu’évoque chez moi les grenouilles, rainettes et cie, avec leur symphonie printanière. C’est comme si elles criaient de tout leur petit corps leur désir de vivre et survivre, qui est en même temps un appel, un rappel, puissant, à le faire nous aussi. Désirer vivre, de tout notre être. Maintenant.

Voilà maintenant 2 ans et demi que j’ai quitté la ville pour venir vivre en région. Un an après avoir été locataires, nous avons enfin trouvé notre maison. Devant mon nouveau chez moi , il y a un grand champ, qui appartient à un de mes voisins agriculteur. Quand la neige fond, au milieu du champ, un creux se transforme en une sorte d’étang éphémère. Une famille de canards y élit domicile, le temps que ne se résorbe tout le surplus d’eau. Et à ma plus grande joie, alors que je ne m’y attendais pas, les grenouilles aussi. Certains veulent une vue sur la mer. Moi, si j’ai mes grenouilles au printemps, je suis une femme heureuse.

Maintenant vous le savez. Quand le printemps arrive, à la tombée de la nuit, n’essayez pas de me rejoindre. Je suis aux premières loges, et je ne passerai pas à côté DU happening de la saison.