Mon grand-père paternel, fromager de son premier métier, était devenu plus tard cheminot pour le Canadien Pacifique. Il était souvent absent de la maison. Aurore, sa douce compagne, a été une mère attentionnée et dévouée pour leurs onze enfants ; pour moi, une grand-mère exceptionnelle de tendresse et de complicité. Puis, malade, elle est entrée à l’hôpital de Trois-Rivières. Avec mon père, je l’ai visitée quelques jours avant sa mort. Me percevant inquiet, elle a pris ma main entre ses doigts glacés qu’elle a glissée sur son ventre amaigri en me disant : « C’est seulement un petit mal de ventre, je serai bientôt de retour à la maison. ». L’annonce de sa mort m’a profondément attristé. Elle avait 61 ans, j’en avais 6.

Après son départ à la retraite, mon grand-père, veuf depuis déjà quelques années, était taciturne, mélancolique. Retiré plusieurs heures par jour dans sa chambre, à l’étage de la grande maison en bordure de la rivière Sainte-Anne, je devinais qu’il s’ennuyait profondément. Souvent, en fin d’après-midi, il sortait de son isolement et m’amenait prendre une marche.

Tout au long de notre parcours, il me racontait en ses mots simples et mesurés la société de Saint-Casimir : c’était un long monologue par lequel il se rappelait à haute voix la vie trépidante passée de son village et les personnages, dont plusieurs étaient disparus, qui l’avaient animé. Par son récit, chaque maison que nous croisions revivait. Ces longues promenades narratives, à petits pas vers le centre du village, me fascinaient alors qu’elles me faisaient découvrir des gens attachants, des activités inconnues, des comportements insoupçonnés, des événements fantastiques, le tout coloré d’anecdotes savoureuses.

La vieille beurrerie, désormais fermée, où il avait jadis été fromager, recevait une attention et un traitement particuliers. Grand-papa, comme je l’appelais, me dispensait, en ses mots imagés et nuancés, une véritable leçon de sociologie rurale de sa communauté des années 20, 30 et 40.

Nos pérégrinations nous conduisaient souvent sur la tombe de grand-maman Aurore et celle, juste à côté, de son fils cadet Martial décédé à l’âge de 17 ans dans un accident de voiture. Alors, sa voix se taisait. D’un geste lent et tremblotant, il arrachait quelques herbes. Son regard semblait porter loin derrière les lettres gravées dans le granit des pierres tombales. Une main qui se faisait tendre touchait le froid minéral. Il était alors avec eux. Je respectais cette errance, partageant une tristesse qui n’était pas la mienne mais que je ressentais.

Sur le chemin du retour, il était peu bavard. Remontant à rebours le chemin parcouru quelques heures plus tôt, je révisais ma dernière leçon que me rappelait chacune des maisons croisées. J’étais bien en compagnie de grand-père et je crois qu’il m’aimait bien.