Durant plusieurs générations la Provence a été un pays de petite paysannerie. Sur des parcelles de quelques hectares, on pratiquait une agriculture maraîchère, fruitière et florale à laquelle s’ajoutait l’élevage de quelques chèvres et moutons, poules et lapins pour les besoins de la famille. Le climat méditerranéen, chaud et sec, permettait la culture d’une grande diversité de fruits et légumes mais nécessitait un effort constant pour assurer l’approvisionnement en eau (pensons à Manon des Sources et Jean de Florette). C’était une agriculture de subsistance dont les surplus étaient écoulés sur les marchés des villages.  

L’activité agricole était généralement complétée par un artisanat familial dont on tirait un modeste revenu : miel et confitures, saucissons et autres charcuteries, fromages au lait cru, pains et pâtisseries, vins et alcools de fruits, filage et tissage de la laine, élevage du ver à soi et confection de linges de maison, huiles, savons et aromates à base de lavande, outils et autres articles de la vie quotidienne, etc.

Le mode de vie était frugal et se conjuguait souvent avec pauvreté et misère.

Au cours des années 50 et 60, l’attrait de la ville se fait davantage sentir auprès des jeunes ruraux qui aspirent à une vie moins rude et plus confortable. En plusieurs lieux l’exode décime les populations, les fermes sont négligées ou abandonnées, la campagne est désertée. Or, à la fin des années 60, plusieurs citadins qui ont réussi rêvent de posséder une résidence secondaire à la campagne, d’autres qui désenchantent de la vie urbaine souhaitent s’y installer pour y vivre et travailler. Un mouvement de reconquête de l’espace rural s’amorce, comme c’est d’ailleurs le cas dans d’autres régions françaises et d’autres pays à la même époque. Le Québec ne fera pas exception. On qualifiera ce mouvement de véritable « renaissance rurale ».

Cette renaissance se fait sur des bases nouvelles qui auront tôt fait de transformer les modes d’occupation, le paysage et la vie locale. La douceur du climat, l’harmonie géographique des lieux, la richesse du patrimoine historique et culturel des petites villes et villages confèrent une attractivité particulière à la Provence. Des sondages et des enquêtes révèlent puis confirment, que la Provence est en tête de liste des régions où les Français aimeraient vivre et écouler leur retraite. Et cette réputation dépasse les frontières nationales puisque des Allemands, des Néerlandais, des Belges, des Anglais se sont rués sur la Provence au cours des années 70, 80 et 90 pour y acquérir un lopin de terre bâtissable ou une maison de ferme ou de village souvent en ruine.

Plusieurs personnalités parisiennes du monde artistique et des affaires ont élu domicile en Provence. Pierre Cardin, par exemple, a acquis les vestiges du château du Marquis de Sade et plusieurs bâtiments anciens à Lacoste, village perché qui domine la vallée d’Apt avec une vue exceptionnelle sur les Monts du Vaucluse et du Luberon.

À cette vague de Français et autres Européens, se sont ajoutés plus récemment des résidents venus des États-Unis et du Canada. Il va de soi que pour la quasi totalité de ces nouveaux Provençaux, il ne s’agit pas d’un retour à la terre. C’est plutôt un retour à la campagne pour plus d’espace, plus d’authenticité, plus de convivialité, plus de simplicité, moins de stress, moins de pollution, un coût de la vie moins cher… ce qui n’exclut pas des candidats à des activités agricoles. Certains font le choix d’une installation permanente d’autres font une acquisition à des fins de villégiature essentiellement. Ces nouveaux occupants de l’espace rural issus de la ville ont fait naître un mouvement qui a pris l’ampleur d’un véritable phénomène dont l’impact sur les communautés et le territoire est considérable.

Des productions encore rentables sont maintenues, particulièrement dans les zones de plaine (vignobles classés AOC, vergers de pommes, pêches, cerises, abricots, olives…, champs de lavande, grandes productions maraîchères et de petits fruits, fleurs et arbustes décoratifs…). Là où la topographie et la dimension des unités de production le permettent, des cultures céréalières se sont implantées.

En dehors de ces zones, la friche et les ronces recouvrent comme un linceul végétal le parcellaire paysan séculaire, conquis à force de labeur sur les versants souvent escarpés des monts du Vaucluse et du Luberon dont témoignent les kilomètres de murets en pierres sèches, les « restanques », qui soutiennent des terrasses étagées aujourd’hui abandonnées, terres vivrières de tant de générations.

Plusieurs résidents de souche, ou leurs proches descendants, ont aussi participé à ce mouvement de recomposition de la Provence. Ils ont converti des parties de maisons ancestrales en chambres d’hôtes ou d’anciens bâtiments de ferme en gîtes ruraux qu’ils gèrent eux-mêmes. Ces propriétaires occupants sont généralement très accueillants et soucieux d’offrir à leur clientèle un hébergement de qualité accompagné d’attentions diverses. De grandes et majestueuses demeures, parfois d’un siècle lointain, ont été transformées en auberges ou hôtels de charme.

Parallèlement, s’est développé un secteur de location immobilière, toujours en plein boom, dont les principaux acteurs sont des propriétaires investisseurs non résidents (parfois établis à l’étranger) et des sociétés immobilières qui administrent un pool plus ou moins grand de chambres d’hôtes, d’appartements et de gîtes. Au fil des ans, ce secteur de location pour des séjours de courtes ou longues durées, est devenu une véritable industrie qui contribue non seulement à introduire une nouvelle donne à l’économie régionale, mais à transformer l’habitat traditionnel et à rehausser sa valeur par des travaux de rénovation parfois très coûteux.

De Pâques à la fin octobre, la région est envahie par une marée de touristes européens et étrangers qui génère une économie saisonnière aux multiples ramifications : hébergement et restauration, production artistique et artisanale, produits du terroir, etc.

Ainsi, l’afflux des néoruraux, la villégiature et le tourisme ont relancé la Provence dans une nouvelle phase de développement à la fois génératrice d’emplois et moteur d’un dynamisme non seulement économique, mais culturel et artistique. La nostalgie peut faire regretter la Provence agreste de Pagnol et de Giono; le sentiment régional peut être critique à l’égard de l’accaparement des terres et de l’habitat par des citadins nantis souvent étrangers. La Provence n’est plus ce qu’elle était, certes, mais elle vit, elle a de nouveaux leviers de vitalité. Son climat, son patrimoine bâti et immatériel, ses paysages, lui assurent la forte attractivité dont elle a su tirer profit au cours des cinquante dernières années. Et cette nouvelle poussée de dynamisme ne se fait pas dans un contexte de laisser-faire généralisé.

Des lois d’aménagement et des règlements d’urbanisme et de construction, inspirés non seulement de principes de protection et de conservation, mais aussi d’un respect de « l’esprit des lieux », veillent à l’authenticité et à l’harmonie des projets de construction et de rénovation. Les actions conduites par les Parcs naturels régionaux, dont celui du Luberon, viennent renforcer les dispositifs légaux par des programmes d’animation, de sensibilisation et de mobilisation, complétés par des mesures incitatives en faveur d’un développement soucieux de s’inscrire dans l’histoire et la tradition régionale.

Au-delà de ces mesures et interventions pour régir l’occupation et l’organisation de l’espace, il y a chez les uns une culture de l’art de vivre provençal qui s’exprime par la beauté et l’harmonie du lieu habité, chez les autres, une sensibilité à cet art de vivre et à la beauté singulière de la Provence qui commande des attitudes et des gestes dans la continuité.

Bien sûr tout n’est pas parfait : des erreurs sont commises, le mauvais goût, les entorses au cadre réglementaire en matière de construction et de rénovation, et la motivation vénale de certains conduisent à des aberrations architecturales ou paysagères dont souffrent plus d’un coin de la Provence réinventée. La population du cru regrette par ailleurs que l’afflux de tous ces « étrangers » ait fait perdre les valeurs de respect, de bon voisinage et le sentiment de sécurité qui subsistaient antérieurement dans les communautés villageoises. Mais au-delà de ces déviances –qu’il faut combattre–, je le dis sans hésiter, la Provence actuelle a conservé une âme et une harmonie d’ensemble qui composent l’un des plus beaux joyaux du territoire de la France contemporaine.