La Chronique du Prof

Mon père avait un ami, un peu beaucoup bohème, qui s’était construit un chalet dans un endroit isolé, près d’un lac, sur le territoire de la municipalité de Val-David, dans les Laurentides, au nord de Montréal. Il faut imaginer qu’à la fin des années 40, ce village et son hôtel, La Sapinière, si réputés aujourd’hui, n’étaient alors fréquentés que par une élite touristique qui valorisait avant l’heure le plein air et qui s’aventurait peu hors du périmètre du village et des sentiers balisés de l’hôtel. Durant quatre années consécutives, cet ami avait eu la gentillesse de prêter (ou louer) ce lieu mythique à mon père et toute la famille nous y passions deux semaines de rêve.

L’organisation était ici minimale : pas d’eau courante, une toilette extérieure, pas d’électricité et pas de voisins. La grande nature à l’état vierge. Papa allait chercher l’eau à la source avec un joug et deux seaux, alors que maman préparait les repas sur le poêle à bois et lavait le linge sur les rives du lac avec une planche à laver. Le dernier né couchait dans une cuvette en métal, servant le jour à faire bouillir l’eau de la lessive ou des bains.

Ce retour à la vie primitive ne semblait pas le moins du monde déranger mes parents, au contraire. Plus tard, lorsque je lus La gloire de mon père et LeChâteau de ma mère de Marcel Pagnol et que je visionnai les films que sut tirer de ces textes le cinéaste français Yves Robert, je ne pus que faire un rapprochement entre nos deux familles en quête de liberté simple au cours des vacances d’été. Papa n’ayant pas d’auto à ce moment-là, c’est un frère de maman ou un ami qui venait nous reconduire dans cette retraite végétale à l’écart de la civilisation et venait nous y prendre au terme des deux semaines de vacances fabuleuses. La réintégration à la vie urbaine était pénible, d’autant plus qu’elle correspondait généralement à la rentrée scolaire.

Confronté à la nature omniprésente, j’ai été initié au cours de ces vacances à Val-David au règne animal des bois et des clairières : crapauds et couleuvres, papillons et libellules, renards et mouffettes, hiboux et chauves-souris, ours et chevreuils se trouvaient fréquemment sur nos sentiers d’aventure. Nous avions, une année, rapporté à la ville une couleuvre dans une boîte de carton, que nous avions relâchée peu de temps après dans un terrain vague de Rosemont. Elle a dû se sentir bien seule la pauvre !

La nuit, nous entendions le hululement de la chouette et les hurlements plaintifs des loups qui semblaient être à la porte du chalet. Je crois que papa, qui avait été enseignant dans les classes du primaire durant quelques années, avait un instinct naturel pour placer ses enfants dans des situations d’apprentissage. La pêche à la barbotte et la construction de cabanes dans les arbres constituaient nos principales occupations, quant nous n’étions pas à la cueillette des framboises sauvages ou en expédition dans les profondeurs de la forêt aux mille mystères.

Ces expériences, ajoutées à tant d’autres, préparaient la voie pour le choix de la vie rurale.