La Chronique du Prof

Par Bernard Vachon

Dans ma dernière chronique, « Secouer la léthargie », en réaction au cri du cœur de Julie Pressé (19 janvier 2014), j’écrivais : « Secouer la léthargie doit être synonyme d’innover, de créer, d’inventer, d’oser pour rompre, dynamiter, abandonner. Oui, rompre avec les solutions devenues obsolètes, dynamiter les vieux modèles, abandonner des idées que la transformation vertigineuse de la société a rendu inaptes à comprendre et solutionner les problèmes de notre temps. »

Dans la suite de cette réflexion, je vous propose cet extrait d’un article d’Edgar Morin, sociologue et philosophe. Éternel optimiste, il traite ici du devoir de l’humanité d’espérer un monde meilleur, préalable à un engagement sur la voie de cette ambition planétaire que chacun accomplit à l’échelle de son quartier, de son village :

(…) « J’ai toujours cru en l’improbable, à la réalisation de l’improbable dans l’histoire humaine. Jusqu’à septembre 1942, la victoire sur les nazis était hautement improbable. Le cours des probabilités actuelles est catastrophique. Aujourd’hui, les processus régressifs de toutes sortes se multiplient et les périls de destruction s’accroissent. Mais quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, ou bien il se désintègre ou bien il arrive à susciter en lui un méta-système capable de résoudre ses problèmes. Il s’opère alors une métamorphose. La grande crise planétaire que nous vivons annonce soit la grande régression, soit la possible métamorphose.

La métamorphose est invisible avant qu’elle ne se produise. Mais on peut discerner des mouvements qui vont dans ce sens[1]. (…)

La « réforme de vie » tend à devenir une aspiration de plus en plus importante dans notre civilisation occidentale. À la fin du XIXe siècle, début du XXe, l’industrialisation et l’urbanisation étaient très brutales et un certain nombre de personnes ont voulu échapper à ce que Max Weber appelle « la main de fer de la mécanisation ». Un groupe a trouvé asile près du lac Majeur, sur une colline qu’ils ont baptisé Mont Verità et y ont créé une communauté avec un projet de réforme de vie, qui comportait une alimentation que nous appellerions aujourd’hui bio, un développement de la qualité esthétique de la vie, une réforme de la relation avec son propre corps, une réforme de l’esprit.

Avec la guerre de 14, cette communauté s’est dispersée. Mais ses idées ont essaimé : recherche d’une relation authentique avec la nature, d’un rapport harmonieux entre l’âme, le psychisme et le corps, de sagesse, de spiritualité, en somme, d’une « vraie vie ». Le courant écologique qui se dessine dans les années 70 va dans ce sens. Des penseurs comme Yvan Illich ont formulé dans ces années-là ce message.

Nous ne sommes qu’au début d’une aventure. Toute innovation, toute création commence par une déviance, parfois concentrée en un seul individu et qui, si elle parvient à se protéger et à se diffuser, finit par devenir une force historique. »[2]

L’anthropologue Margaret Mead rejoint la pensée d’Edgar Morin : « Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens engagés et réfléchis puisse changer le monde. D’ailleurs, rien d’autre n’y est jamais parvenu. ».

Il ne faut pas désespérer que des actions conduites individuellement ou en petits groupes, inspirées de valeurs humanistes et écologiques et soutenues dans la durée, puissent faire acte pédagogique et contribuer à une amélioration du  vivre ensemble  et à « l’improbable » sauvetage de la couleur bleue de notre planète.

 


[1] N’a-t-on pas  déjà annoncé la mort des campagnes au profit de l’avènement de gigantesques mégalopoles? Pourtant, elles renaissent en plusieurs lieux et les néoruraux y ont une action déterminante. (B.V)

[2] MORIN, Edgar; « Le parcours de la méthode », Les grands penseurs d’aujourd’hui, Hors-série, Le Nouvel Observateur,  Les Essentiels no.3, déc. 2013-janv. 2014, pp, 15-17.