La Chronique du Prof

Par Bernard Vachon, Ph.D.

Le Québec rural est en pleine transformation. Partout dans les régions on constate, parmi les quelque 1 000 municipalités rurales, plusieurs signes d’un renouveau économique et social de la ruralité. Les mouvements d’exode ont ralenti ou se sont carrément renversés au profit d’une croissance démographique dont les taux surpassent, dans plusieurs MRC, ceux des milieux urbains. L’activité économique se consolide sur la base d’une économie de production qui se diversifie et d’une économie résidentielle aux apports non négligeables, parfois supérieurs aux bénéfices des systèmes productifs locaux.

La vitalité rurale

Longtemps terre d’exode et d’abandon, la campagne québécoise est aujourd’hui rêvée, convoitée, fréquentée et occupée. Un peu partout, on perçoit un puissant désir de campagne. La recherche d’une meilleure qualité de vie, la dématérialisation de plusieurs secteurs de l’activité économique, la mobilité accrue des personnes et des biens, la généralisation des technologies d’information et de communications (TIC), le travail à distance, la valorisation du patrimoine bâti et des paysages, sont autant de réalités actuelles qui font éclater les frontières traditionnelles de la cité au profit d’une occupation desserrée et plus équilibrée de l’espace habité dont tirent désormais avantage les espaces ruraux.

L’émergence de la ruralité nouvelle n’est plus associée aux seules fonctions agroforestières, et de pêche en zones côtières, mais à une cohabitation de fonctions qui fait la part belle à l’économie du savoir que favorisent la démocratisation du numérique et des nouvelles technologies d’information et de communications. La fibre optique et les liaisons par satellites ont remplacé le tracteur dans plusieurs rangs et des activités de transformation et de services, complétées par le télétravail et la fonction résidentielle, redonnent vie à des secteurs désertés par une agriculture de misère sur des terres pentues et rocheuses.

L’activité agricole n’est pas pour autant abandonnée là où les sols ont un réel potentiel de mise en valeur. La pratique conventionnelle y côtoie de nouvelles formes d’agriculture en termes de taille des unités de production, de choix de production, de mode de gestion, de niveau d’investissement et d’endettement, de méthodes culturales (agriculture biologique, agriculture raisonnée…), de conciliation travail-famille-engagement extérieur…

Dans ce contexte, la ruralité est reconquise après plus de 50 ans de négligence, d’abandon, de « maltraitance ». Reconquise mais aussi réinventée et recomposée dans un rapport étroit avec la modernité et le monde urbain. Il ne faut toutefois pas en déduire qu’elle est une extension de la ville, ou qu’elle est en attente d’urbanisation. La nouvelle ruralité en voie d’élaboration est inédite : inédite dans ses forces de reconstruction, dans les valeurs qui animent ses nouveaux résidents, dans la structure de ses activités, dans ses relations avec le réseau urbain et avec la société globale, dans ses modes de gouvernance.

Bien qu’un ensemble de facteurs explique ce regain de vitalité au sein des territoires ruraux, il en est un qui se démarque de plus en plus. Il s’agit de l’arrivée et de l’installation de nouveaux résidents, largement d’ex-citadins, qui apportent avec eux un éventail de valeurs, de connaissances et d’expertises qui élargissent les perspectives et les possibilités de développement des communautés. L’ampleur de ce mouvement, présent au Québec comme dans la plupart des pays développés, a donné lieu à deux nouveaux concepts : la néoruralité et ses néoruraux.

Si la néoruralité a des impacts majeurs sur le renouveau rural, on imagine que ceux-ci peuvent ne pas être essentiellement positifs. Des effets pervers sur l’organisation sociale, l’environnement, la gouvernance locale, les valeurs foncières et immobilières… pourront surgir et atténuer, voire compromettre les effets positifs et à terme, mettre à mal la qualité de vie et l’attractivité de ces territoires.

Il apparait donc important de bien comprendre les enjeux du renouveau rural et du rôle qu’y joue le phénomène de la néoruralité et des nouveaux ruraux. Les connaissances acquises permettront de mieux accompagner les forces de ce mouvement dans le cadre de stratégies d’aménagement et de développement local, pour en optimiser les effets positifs et minimiser les impacts négatifs.

Ce champ de connaissance est jeune au Québec. Il peut toutefois compter sur un cursus de recherche développé ailleurs, notamment en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en France, pour établir des bases de réflexion et une démarche d’analyse.

La recherche au Québec

Myriam Simard, chercheure à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS-Urbanisation, Société et culture) du réseau de l’Université du Québec, est une pionnière dans ce domaine. Elle y dirige depuis quelques années le Groupe de recherche sur la migration ville/campagne et les néoruraux.

Les recherches du groupe ont retenu deux terrains principaux d’application : La MRC de Brôme-Missisquoi en Estrie et la MRC d’Arthabaska dans le Centre-du-Québec.

Les recherches du groupe ont permis de découvrir que : « le parcours des néo-ruraux qui choisissaient de s’installer dans la MRC de Brome-Missisquoi était bien différent de ceux de la MRC d’Arthabaska. Alors que les premiers sont davantage des retraités à la recherche d’un milieu de vie tranquille, les seconds sont plutôt des jeunes familles en quête d’emploi et d’un lieu sécuritaire pour y élever leurs enfants — car cette région est reconnue pour son essor économique. Mais au-delà de ces distinctions locales, tous aspirent à une qualité de vie accrue et à une plus grande proximité avec la nature. Les jeunes veulent avant tout un meilleur équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie familiale.

L’impact des néo-ruraux

Mais quels que soient leurs profils ou leurs motivations, les néo-ruraux ont un impact important sur leurs communautés d’accueil. Ils contribuent ainsi au maintien des écoles, bureaux de postes et commerces locaux. En outre, ils suscitent la création d’une panoplie de nouveaux services pour répondre à leurs besoins, tels les services de construction et d’entretien résidentiels. Par leur scolarisation élevée et leurs expertises diversifiées, ils viennent également enrichir leur nouveau milieu. Cependant, certains effets pervers se manifestent, en particulier dans la MRC de Brome-Missisquoi, car ils contribuent notamment à faire grimper les prix des terrains et des propriétés, ce qui ne fait pas que des heureux, il va sans dire. Les jeunes natifs et les moins nantis de cette région sont d’ailleurs nombreux à déplorer qu’ils n’ont plus les moyens d’y acheter une terre ou une maison, depuis que les « riches » de la ville ont envahi le marché.

Parallèlement, les néo-ruraux peuvent importer certaines habitudes urbaines en cherchant à s’approvisionner en biens et services qu’ils avaient autrefois l’habitude d’acquérir en ville. C’est ainsi que les petits marchés d’alimentation locaux sont peu à peu remplacés par des supermarchés ou des épiceries fines, ou que les casse-croûte d’antan cèdent la place aux restaurants plus huppés dans la MRC de Brome-Missisquoi. Tous des signes de ce que Myriam Simard a identifiés comme des manifestations de « l’embourgeoisement rural », bien documenté par les Britanniques depuis les années 1990, et qui devient de plus en plus manifeste dans certaines campagnes au Québec. Les manifestations diversifiées de l’embourgeoisement rural dans Brome-Missisquoi correspondent clairement au phénomène dépeint dans la littérature. »[1]

En conclusion de ses études, Myriam Simard reconnait « l’absence de modèle unique et linéaire, comme l’atteste la perspective comparative entre Brome-Missisquoi et Arthabaska. » De plus elle a constaté « la reconnaissance par tous de l’apport des néoruraux pour le développement des communautés rurales, malgré certains effets pervers. »[2]

Plus récemment, d’autres chercheurs se sont intéressés au phénomène de la néoruralité, aux néoruraux et à leurs impacts économiques, sociaux, environnementaux et politiques sur les espaces ruraux et leurs communautés. À suivre dans ma prochaine chronique.