La Chronique du prof

Par Bernard Vachon, Ph.D.

Le cri du cœur de Julie Pressé  invite à secouer certaines léthargies : « Dans mon p’tit village, certains croient qu’on se dirige vers la mort, l’espoir quitte ses citoyens peu à peu. Je veux leur redonner le goût de vivre. Le goût de sortir de leur maison et être fier de leur lieu de vie, fier de dire… moi j’habite dans un p’tit village bien vivant où il fait bon vivre. »

Croire que l’agonie tranquille de dizaines de villages est dans l’ordre des choses, que c’est une fatalité inhérente à l’évolution de la société, c’est consentir à une triple démission: démission de la créativité, démission du pouvoir politique, démission du vivant face à l’économique.  Les bouleversements économiques et sociaux auxquelles sont confrontées les communautés rurales obligent à des ajustements importants dont nous devons être maîtres.  L’erreur c’est de croire que tout nous échappe, que l’ordre des choses est régi par des forces extérieures, invisibles, sur lesquelles nous n’aurions aucun pouvoir. Le drame c’est de subir ces changements avec des esprits sclérosés, pétrifiés, totalement incapables d’innovation et d’audace.

J’entends bien ton appel Julie : « Dans un petit village, on se doit de se serrer les coudes, de s’aimer, de s’entraider, de travailler ensemble pour améliorer le sort de notre communauté. J’aime ça avoir des idées, partir des projets… j’aime ça rassembler les gens, montrer qu’on peut bâtir de grandes choses avec de la volonté et de la passion. » Ce clairon du rassemblement pour la mobilisation autour du « projet village » doit être entendu au-delà du dernier rang de ton village afin que la mobilisation se fasse autour du « projet rural ».

Il faut propager le goût de secouer la léthargie intellectuelle du Québec dont la nostalgie de la Révolution tranquille et la jouissance bienheureuse de ses bénéfices lui font peut-être rater une nouvelle révolution.

Secouer la léthargie doit être synonyme d’innover, de créer, d’inventer, d’oser pour rompre, dynamiter, abandonner. Oui, rompre avec les solutions devenues obsolètes, dynamiter les vieux modèles, abandonner des idées que la transformation vertigineuse de la société a rendu inaptes à comprendre et solutionner les problèmes de notre temps. L’éclatement des lieux de travail, le redéploiement de l’activité économique, l’avènement de la société de l’information, l’essor des télécommunications et du télétravail, les revendications territoriales, la réduction du temps de travail, le goût pour la qualité du cadre de vie… sont autant de réalités nouvelles qui métamorphosent le présent et qui favorise l’injection d’un dynamisme renouvelé dans les villages.

Va-t-on saisir les opportunités contenues dans les bouleversements économiques et sociaux pour avancer dans le troisième millénaire avec le bon ticket, ou s’acharner à défendre et promouvoir des façons de faire qui appartiennent à un autre siècle ?

Secouer la léthargie, c’est apprivoiser et maîtriser les forces de changement pour s’en faire des alliés dans le progrès de sa communauté.

Mais certains diront : Pourquoi résister au déclin des villages ? Pourquoi ne pas s’accommoder à l’idée de campagnes désertées, vidées de leurs activités et de leurs populations, abandonnées aux grands espaces sauvages offerts aux citadins en mal de nature ?  Pourquoi ne pas laisser les règles de l’économie organiser seules la mosaïque du peuplement et la distribution des activités de production ? Pourquoi ne pas souscrire à l’idée que les communautés qui survivront seront celles qui adhéreront aux conditions de la croissance industrielle et urbaine ?

Dans cette vision des choses que partage encore un trop grand nombre de personnes, le village apparaît comme un espace isolé, géographiquement et culturellement, peu productif, assisté, mésadapté à l’évolution économique et sociale contemporaine, ayant peu ou pas de ressources porteuses de développement et d’épanouissement. Mais celui qui observe bien verra tout autre chose : des gars et des filles « l’esprit en ébullition, des idées, des projets, des folies, plein la tête », comme toi Julie et tant d’autres néoruraux.

Que ton message soit entendu Julie bien au-delà des limites de ton village !